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[PORTRAIT] Entrevue avec Stéphane Nepton et Andrea Gonzalez – Entrepreneurs

Afin de respecter les nouvelles règles émises par la Santé publique, nous sommes dans l’obligation de retirer de notre programmation les activités se déroulant en présence dans les régions en « zone rouge ». Les activités en ligne sont maintenues. Dans les autres régions, nous vous recommandons de vérifier les détails avant de vous déplacer: des changements ou annulations hors de notre contrôle sont possibles.

À tous les organisateurs et organisatrices des Journées de la culture situés dans une zone rouge, nous sommes conscients et reconnaissants de tout votre travail et des efforts que vous avez déployés pour rendre possible cette 24e édition. Nous tenons à vous réitérer notre soutien et notre solidarité. Du fond du cœur, merci.

Stéphane Nepton et Andrea Gonzalez, cofondateurs de Uhu Labos Nomades. ©Laurence Niosi (Radio-Canada)

Entretien avec Stéphane Nepton, entrepreneur et artiste d’effets spéciaux, et Andréa Gonzalez.

Stéphane Nepton est artiste d’effets spéciaux œuvrant dans l’industrie des jeux vidéos. Pour sa part, Andrea Gonzalez est travailleuse sociale et designer graphique. Ensemble, ils ont décidé d’unir leurs forces pour fonder Uhu Labos Nomades, un laboratoire à la fois organique et numérique, humain et virtuel, dont la mission est de soutenir la persévérance et la réussite scolaire des jeunes autochtones par les arts numériques.

Pouvez-vous vous présenter, en quelques mots?

Artiste innu, je pratique mon métier d’artiste en effets spéciaux pour jeux vidéo depuis plus de 25 ans. Je travaille actuellement chez Behavior Interactif sur le jeu Dead by daylight. Sinon, je travaille sur les projets de Uhu labos nomades, un laboratoire à la fois organique et numérique, humain et virtuel, que j’ai cofondé avec Andrea en 2018.

Pouvez-vous nous en dire plus sur ce laboratoire?

Notre mission est de soutenir la persévérance et la réussite scolaire des jeunes autochtones par les arts numériques. Andrea est travailleuse sociale et designer graphique.

Nous misons sur les facteurs de protection tels que la valorisation, la diffusion et la transmission des cultures autochtones par les arts numériques. Ces actions permettent de créer un pont essentiel entre les aînés et la génération suivante, entre les communautés et le territoire, des endroits privilégiés pour la transmission des savoirs. Notre projet social se veut un levier stimulant et attirant qui inclut des conférences et des ateliers d’immersion en art numérique dans les écoles, les territoires et les communautés.

Un des objectifs d’Uhu est d’élaborer une stratégie d’inclusion de ces activités de transmission des savoirs dans le curriculum scolaire, particulièrement auprès des jeunes de la cinquième et sixième année du primaire, du secondaire, ainsi que les jeunes adultes. Nous travaillons avec les enseignants intéressés à utiliser ou à contribuer à la réappropriation des objets de la collection Premiers Peuples en utilisant des technologies numériques.  Depuis 2012 nous avions beaucoup réfléchi sur l’angle à prendre afin de créer des ateliers qui feront le pont numérique tout en valorisant les savoirs ancestraux. C’est ainsi que notre concept d’ateliers ORGANIQUE/NUMÉRIQUE a vu le jour. Nos ateliers organiques se transforment en moments où les liens se créent entre les aînés et les jeunes, où les liens de confiance s’établissent et où les gens se dévoilent dans un lieu sécuritaire, où l’on partage les savoirs traditionnels. À l’intérieur de ces ateliers, on peut laisser aller notre processus de création et notre ressenti face à l’apprentissage. Nos ateliers numériques sont un nouveau moyen de communication créative et de transmission intergénérationnelle, par les jeunes et pour les jeunes dans les communautés. Les deux phases (organique et numérique) favorisent la promotion et la valorisation des cultures traditionnelles en les transposant dans les technologies émergentes pour se réapproprier les artéfacts de nos ancêtres ou les savoirs autochtones.

©Uhu Labos Nomades

Parlez-nous d’un projet de Uhu que vous avez particulièrement aimé diriger.

Le projet de transmission et de mise en valeur du patrimoine atikamekw. Un partenariat entre Tourisme Manawan, le Conseil des Atikamekw de Manawan et l’UQAM, avec l’appui du Conseil de la Nation atikamekw et du CRSH. Nous avions été approchés pour développer un projet d’art numérique sur le territoire de Manawan avec des jeunes de l’école secondaire Otapi. Ça n’a pas été facile de créer des ateliers numériques alors que la seule source d’énergie était une petite génératrice.

On a dû s’adapter à l’environnement et au rythme des jeunes pour nos ateliers. Certains ont bien marché, d’autres non. Notre grand défi était de créer des ateliers numériques dans un environnement qui nous était inconnu, avec un réseau internet inexistant et un accès limité à l’électricité. Nous avions participé à un atelier mémorable donné par feu Benoit Ottawa qui nous a montré comment fabriquer un canot d’écorce miniature avec les éléments trouvés sur le territoire. Cette étape est celle que l’on appelle « organique », celle où l’on apprend, fabrique et participe activement par transmission orale et par mimétisme des enseignements de l’aîné aux jeunes participants. Tout au long de la phase organique, nous avions procédé naturellement vers la phase numérique en documentant toutes les étapes de créations par des photos et vidéos pour créer toutes nos sources pour nos futurs ateliers. Ce fut une belle transmission des savoirs autochtones ancestraux.

Une fois le canot achevé et la documentation complétée, nous pouvions ensuite passer à la phase « numérique ». Nous avons fait une séance de photogrammétrie, une technique qui consiste à photographier de tous les angles d’un objet pour ensuite, à l’aide de l’intelligence artificielle et d’un logiciel, le recréer en 3D.

À la fin de notre séjour, nous avions fait un montage vidéo de toutes les activités de la semaine. Nous avons organisé une projection extérieure autour d’un grand feu de camp. Un moment inoubliable!

Pourquoi êtes-vous devenu artiste d’effets spéciaux?

La première fois que j’ai vu le premier Jurassic Park, j’ai été impressionné par les effets visuels. Ça a piqué ma curiosité et j’ai voulu comprendre comment on avait recréé des dinosaures en 3D. Comme YouTube n’existait pas encore, c’est en consultant des magazines spécialisés, que j’ai appris qu’ils avaient utilisé Softimage, un logiciel québécois.

Quelles sont les études et formations qui vous ont mené à ce métier?

Il y a 20 ans, les écoles qui faisaient du 3D étaient très rares. J’ai déménagé de Sept-Îles à Québec pour étudier chez Cyclone, une école généraliste en imagerie de synthèse. Comme le cours était plutôt axé sur la modélisation 3D j’ai appris par moi-même comment faire des effets-spéciaux ! Le premier demoreel (portfolio) que j’ai réalisé est une vidéo en 3D d’un autochtone qui dansait autour d’un feu et se faisait voler son âme par une entité maléfique venue des cieux. J’ai dû créer une simulation de particules pour faire du feu avec un logiciel conçu à l’origine pour créer des plans d’ingénieur en aviation! Ça n’a pas été facile! La simple simulation d’un cycle de feu pouvait prendre une nuit complète, juste pour avoir un aperçu de l’animation!

Comment définiriez-vous votre pratique? Existe-t-il des champs de spécialisation?

Pour être artiste en effets spéciaux dans l’industrie, il faut avoir plusieurs flèches à son arc. Il faut connaître plusieurs engins de jeux vidéo et plusieurs logiciels pour créer des effets visuels aussi impressionnants que ceux qu’on voit dans les films. Il faut savoir faire des simulations de feu, de fumée, de liquide et de destruction. Il faut également avoir des connaissances de base en animation et en programmation. Tout ça se bonifie au fil du temps.

Au cours de votre carrière, vous avez beaucoup travaillé à titre de pigiste. Est-ce une préférence pour vous ou plutôt une norme dans le secteur des effets spéciaux?

J’ai été travailleur autonome pendant quelques années. Seuls les studios indépendants étaient ouverts à cette forme de collaboration à distance. J’ai travaillé de mon sous-sol pour des studios américains, espagnols, français, belge et suédois. Ça n’était pas facile. Il fallait pouvoir porter plusieurs chapeaux, pas juste celui d’artiste : être en mesure de trouver les bons sites pour trouver des contrats, être bilingue, savoir se vendre et savoir négocier les contrats. Il fallait aussi s’occuper des livrables, des transferts bancaires, mais surtout être super débrouillard pour trouver des solutions aux problèmes. On est le seul joueur dans notre équipe, et c’est parfois très dur. Avant la pandémie, les studios comme Ubisoft, EA et tous les grands studios AAA du monde n’acceptaient pas le travail à distance, c’était formellement interdit. Maintenant, ils n’ont pas le choix de s’adapter à la situation. On vit une nouvelle réalité où c’est possible de travailler de chez soi et où n’y a plus de frontières physiques. Un artiste pourrait travailler de Natashquan pour un studio à Montréal, New York ou Singapour. Je ne dis pas que tout est parfait, mais cette porte est enfin ouverte.

À quoi ressemble une journée de travail?

C’est pratiquement impossible de répondre, car il n’y a pas deux journées qui se ressemblent. Tout d’abord, il faut savoir s’adapter à la communauté qui nous invite, à un rythme de vie différente et aux connaissances et compétences de chacun des jeunes. Notre force est une grande capacité à nous adapter selon les situations. Il y aura toujours des surprises !

Avez-vous des aspirations professionnelles, des projets à réaliser?

Avec Uhu, nous aimerions créer des ateliers organiques/numériques de photogrammétrie et de réalité augmentées dans les musées afin de les décloisonner et de nous réapproprier les artéfacts de nos ancêtres par des techniques numériques. Nous voulons également développer un programme d’art numérique pour le cursus scolaire des communautés autochtones. Nous pourrions enseigner aux jeunes à documenter par exemple, un type d’arbre spécifique au territoire. Une fois en classe ils pourraient modéliser l’arbre en question, s’informer sur son espèce, faire des recherches, etc. Donc, nous visons à faire un lien entre le territoire (documentation) et la communauté (transmission des savoirs par la création numérique). Nous sommes convaincus de pouvoir préserver les mémoires collectives des communautés par l’art numérique.

Une anecdote amusante liée à votre pratique ou au métier que vous souhaiteriez nous raconter?

Lors de notre séjour au camp Matakan, Andrea et moi avons été en contact avec les jeunes dès notre arrivée. Tout le monde était un peu gêné, chacun de son côté, car personne ne se connaissait. Au bout de trois jours, les jeunes nous appelaient leurs «parents adoptifs»! et Andrea était leur « Kukum » (grand-maman en atikamekw). Ce fut une grande joie d’avoir leur confiance et respect. Une des participantes nous a déjà dit que les ateliers avaient eu un impact décisif dans son parcours scolaire. Nous avions été témoins que nul ne peut éteindre la flamme d’un jeune qui trouve sa voie et sa propre détermination à se réaliser.


Nous espérons que cette entrevue vous a donné envie d’en savoir plus sur le métier d’artiste d’effets spéciaux ainsi que sur ses multiples possibilités. Un grand merci à Stéphane Nepton et Andrea Gonzalez d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.