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[PORTRAIT] Entrevue avec Rosalie Chartier-Lacombe – Directrice de théâtre

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©Dominic Leclerc

Entretien avec Rosalie Chartier-Lacombe – Directrice du Petit Théâtre du Vieux Noranda

Pourriez-vous vous présenter, en quelques mots?

Rosalie Chartier-Lacombe, 15 ans à la direction générale du Petit Théâtre du Vieux Noranda/troupe de théâtre Les Zybrides à Rouyn-Noranda, en Abitibi-Témiscamingue.

Quel est le parcours qui vous a mené à ce poste?

À l’adolescence, j’ai suivi des cours de théâtre dispensés par la troupe de théâtre Les Zybrides :
« Les Ateliers d’Alice ». Ils m’ont permis de passer au travers cette période intense et saisissante de la vie, d’apprendre à m’exprimer, et surtout de découvrir les dramaturges de la région et du Québec. En me retrouvant parmi une petite troupe d’adolescents marginaux, intenses et authentiques, le goût de m’inscrire au Cégep en Arts et lettres (profil théâtre s’est fait naturellement ressentir. À l’Université, j’ai choisi un bac en création et nouveaux médias qui m’a donné l’opportunité d’effectuer deux années d’échange avec l’École supérieure d’audiovisuel de Toulouse.

En 2001, Les Zybrides sont devenus propriétaire du bâtiment du Canadian corps, ce qui a fondé Le Petit Théâtre du Vieux Noranda. En 2005, on m’a demandé d’aider à trouver du financement pour rénover ce bâtiment. À l’époque, la troupe était en pleine crise. Je suis donc allée chercher de l’aide auprès de Charles Cloutier, un consultant des affaires, qui s’est montré intéressé à nous aider gracieusement à condition que j’en devienne la directrice générale. C’est ainsi que je suis entrée dans l’aventure. Pour former l’équipe de relance, j’ai rassemblé quelques personnes. Il faut dire que le Petit Théâtre était déjà devenu un lieu majeur pour plusieurs scènes artistiques de notre ville telles que le FME, le hip-hop, le métal et les soirées d’improvisation. Puis, il y a eu le retour à la création théâtrale, la mise en place et la consolidation de la diffusion, la rénovation du bâtiment et, plus récemment, l’intégration technologique dans les arts vivants.

Il est arrivé un moment où j’ai senti que je tournais en rond. Je suis donc retournée à l’Université pour effectuer une maîtrise en administration des affaires, ce qui m’a donné plus d’outils et permis de parler la langue des financiers, de comprendre la réalité des secteurs miniers et industriels, de réfléchir sur la gestion des entreprises, tout en ouvrant mes horizons et champs des possibles.

Aujourd’hui, je me laisse beaucoup inspirer par les talents et les manière de faire de la jeune équipe, je garde un œil attentif sur le développement de notre territoire et de ses talents créatifs. Je ne sens plus le besoin de justifier la pertinence de notre organisme. C’est peut-être cela qu’on appelle l’expérience.

Quelle partie de votre travail préférez-vous?

J’aime travailler en équipe, monter des projets avec des personnes différentes, créatives et engagées, convaincre des gens, résoudre des problèmes. J’ai tout particulièrement la sensation de plénitude, d’accomplissement lorsque j’envoie une demande de financement. J’ai un faible certain pour les chiffres et les statistiques; j’aime les voir évoluer, j’aime les ratios et les tendances et ainsi avoir de la perspective sur les projets.

Pourquoi présenter des pièces inédites plutôt que des classiques?

Je crois fondamentalement que la création théâtrale enrichit, définit, propulse et questionne notre identité. Vivre en Abitibi-Témiscamingue, c’est vivre dans une région jeune et en pleine éclosion qui est encore à se définir, à se connaître, à s’approprier et à s’émanciper. Le théâtre de création permet toutes ces choses. C’est notre propre histoire que nous nous racontons, et qui parfois touche à l’universel.

À quoi ressemble une journée de travail?

J’adore mon travail, car toutes les journées sont bien différentes. J’ai l’habitude de prendre mes matinées pour regarder mes courriels, préparer ma journée, lire sur l’actualité et sur différents sujets en lien avec les créations. Puis, j’arrive au théâtre et fais le tour de l’équipe pour palper l’humeur des troupes. Je considère que mon rôle est de soutenir l’équipe dans son travail, je prends alors le temps de discuter avec elle et d’échanger sur les projets futurs mais aussi passés, pour en tirer des apprentissages. Je crois que je laisse beaucoup de place à l’équipe, tout en lui donnant l’attention nécessaire pour qu’elle se sente en sécurité. Nous ne sommes que 10 personnes. Alors il m’arrive d’aider à installer une salle, à monter le décor, à aider les techniciens à remonter les ponts, par exemple, ou encore à sortir la moppe pour laver un dégât dans la salle. Je suis aussi beaucoup sur la route pour aller à la rencontre de gens du territoire, des artistes et des créateurs.

Parlez-nous d’une pièce que vous avez particulièrement aimé produire.

Ma Noranda d’Alexandre Castonguay. Nous avons produit cette pièce poétique et déambulatoire durant cinq ans. Réalisée par une dizaine d’artistes professionnels accompagnés d’une centaine de personnes issues de notre communauté, cette production a été une véritable aventure humaine, inclusive et festive. Entremêlant arts et intégration sociale, ​Ma Noranda nous a permis de créer des liens avec les gens du quartier, la population immigrante, les artistes émergents, les enfants, les repris de justice, les humains en quête de sens, les amoureux de la vie, les voyageurs inusités, etc. Bref, une expérience humaine inoubliable.

Parlez-nous de votre espace/environnement de travail.

Nous avons la chance d’avoir notre propre lieu de création et de diffusion, dans le vieux quartier boomtown de la ville, au pied d’une imposante fonderie de cuivre. Au théâtre, les portes sont toujours ouvertes et un pacte de confiance règne entre nous et la communauté. Des gens du quartier entrent pour boire un café, des enfants traversent la salle, des musiciens viennent allègrement pianoter, des artistes utilisent les lieux pour répéter, les techniciens se rencontrent et échangent du matériel, etc. De nombreux artistes et collaborateurs continuent de venir travailler au théâtre après avoir terminé leur contrat. C’est un lieu hybride entre le théâtre et la musique, entre le brut et le raffiné, entre l’artiste professionnel et la pratique amateure, un lieu accueillant où l’important est de créer ensemble.

Pourquoi avoir choisi le théâtre? Quel est votre rapport à la discipline?

Je ne crois pas avoir choisi le théâtre. J’ai plutôt découvert un terrain de jeu fertile et un prétexte idéal pour partir à la rencontre de gens et d’histoires. Une façon de créer du sens. Je ne me considère pas comme une ​puriste​ de théâtre, mais comme une adepte des arts vivants qui aime mixer les disciplines et créer des ponts, là où l’on ne croyait pas cela possible. Je n’aime d’ailleurs pas ces petites cases qui cloisonnent les «disciplines», je crois en la transversalité entre les différentes pratiques artistiques.

Qu’est-ce que vous souhaitez transmettre à votre public?

J’aime qu’il soit ému, surpris, qu’il se reconnaisse et qu’il éprouve du plaisir. J’aime aussi que le public voie plusieurs niveaux de lecture. J’aime amener les gens qui ne viendraient pas habituellement au théâtre, j’aime le mélange des publics. Créer le moment présent et le souvenir commun. J’aime l’aspect collectif du public, ainsi que sa force. Je dirais même que c’est le public qui vient transmettre son énergie, se rencontrer, se raconter.

Quel est, selon vous, l’avenir de la discipline théâtrale? Ses enjeux?

Il est certain que pour une région comme la nôtre, il faut décentraliser les financements et les décisions en lien avec le théâtre, pour nous permettre de développer un bassin d’artistes locaux, d’auteurs, de performeurs et de technos créatifs pour créer des œuvres qui nous ressemblent. Les régions ne doivent pas uniquement être considérées comme un marché pour la diffusion d’œuvres produites dans les grands centres. Il y a beaucoup de compagnies, en région, dont les directeurs n’habitent même pas sur le territoire. Cela ne devrait pas être possible. Il est important d’habiter le territoire et de développer l’écosystème des créateurs. Je crois qu’il faut aussi se décomplexer, se libérer du carcan des disciplines et redonner la création en arts vivants à sa communauté. Aujourd’hui, un clic et nous sommes face à une marée de propositions artistiques diverses et variées. Ce qu’apporte le théâtre, c’est toute une dynamique humaine, c’est le moment présent, c’est réfléchir ensemble, c’est tout simplement du lien social.

Il y a également un problème structurel de financement. Ayant plusieurs chapeaux (création, diffusion et développement technologique dans plusieurs disciplines), il m’est facile de constater que le plus difficile est le financement de la création. Plus de financement pour créer et, surtout, pour donner un salaire décent aux artistes et collaborateurs.

©Louis Jalbert

Une anecdote amusante liée à votre pratique ou au métier que vous souhaiteriez nous raconter?

Dans les débuts du Petit Théâtre, je suis arrivée un matin en ne me rendant pas compte que la console lumière avait disparu! Il n’a fallu que quelques heures pour qu’un habitant du quartier m’avertisse qu’elle se trouvait au ​Pound shop ​ de la rue voisine. La beauté d’un théâtre ouvert sur la communauté, c’est que, oui, il peut arriver des mésaventures, mais la communauté est aussi le gardien des lieux. Ainsi, quand on entre au Petit Théâtre et qu’on manque de respect, la communauté vous remet à votre place avant même que nous ayons le temps d’intervenir. C’est ce lien de confiance qui nous unit et qui permet de faire des miracles avec trois bouts de ficelle.


Nous espérons que cette entrevue vous a donné envie d’en savoir plus sur la profession de directeur·trice de théâtre. Un grand merci à Rosalie Chartier-Lacombe d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.