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[PORTRAIT] Entrevue avec Manon Savard – Archéologue

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©Cindy Canuel

Entretien avec Manon Savard – Archéologue et professeure à l’Université du Québec à Rimouski

Pourriez-vous vous présenter, en quelques mots?

Je suis professeure de géographie et d’archéologie à l’Université du Québec à Rimouski (UQAR) depuis plus de 15 ans. Je participe à des interventions archéologiques depuis 1992. J’ai débuté comme stagiaire, puis comme technicienne de fouilles ou de laboratoire, ensuite comme assistante ou responsable d’une aire de fouilles. Je suis maintenant responsable ou coresponsable des chantiers, de l’élaboration d’un projet à la diffusion des résultats, en passant par la recherche de financement et la logistique.

Comment et pourquoi êtes-vous devenue archéologue?

Depuis mon enfance je m’intéresse à l’archéologie. Enfant, j’explorais les restes des maisons rurales et leurs dépotoirs que l’on trouvait aux limites de ma banlieue. Je n’imaginais toutefois pas alors qu’il était possible d’en faire un métier. C’est pendant mon baccalauréat en géographie à l’UQAM que j’ai participé à deux stages, l’un en Haute-Provence, dans un abri-sous-roche occupé par des Néandertaliens, l’autre sur une série de sites de la Haute-Côte-Nord datant du Sylvicole, la dernière période de la préhistoire au Québec, qui débute vers 3000 ans avant aujourd’hui. Ces expériences ont orienté la suite de mon parcours : une maîtrise en géographie sur un projet alliant géographie et archéologie, un DEA en environnement et archéologie et un doctorat en archéologie.

 Quelle partie de votre travail préférez-vous?

J’aime être et enseigner dehors, travailler à la fois manuellement et intellectuellement. Et j’aime surtout les surprises : on ne sait pas à l’avance ce qu’on trouvera et chaque site est différent.

 

©Billy Rioux

 Comment définiriez-vous votre pratique? Existe-t-il des champs de spécialisation?

Il existe plusieurs champs de spécialisation, selon des périodes, des aires géographiques, des types d’artefacts et de sites ou des contextes environnementaux particuliers… Dans mon cas, j’ai voulu marier mes formations en géographie et en archéologie en me spécialisant en archéologie environnementale, plus spécifiquement en archéobotanique, l’études des restes végétaux préservés sur les sites archéologiques. Je m’intéresse particulièrement aux carporestes – les fruits et les graines – et ce qu’ils peuvent nous apprendre sur les relations des sociétés du passé avec leur environnement.

Depuis que je suis à l’UQAR, je suis aussi revenue à une pratique plus généraliste orientée vers l’Est du Québec puis j’ai développé un intérêt et une expertise en archéologie publique : un champ de recherche qui vise l’étude des discours et des représentations de l’archéologie et sa démocratisation, et une pratique, qui permet au grand public d’avoir accès aux résultats des recherches archéologiques et de se les approprier.

Quelles sont les différentes tâches que vous êtes amenée à accomplir en tant qu’archéologue?

Mes tâches touchent d’abord l’enseignement et la recherche : accompagner et encadrer des étudiants qui participent aux écoles de fouilles, mènent des recherches ou participent à mes projets de recherche. Concrètement, je leur enseigne par exemple l’évaluation du potentiel archéologique, les méthodes de fouilles et d’enregistrement des données sur le terrain, le traitement et l’analyse des artefacts ou des échantillons en laboratoire et la diffusion des résultats, autant auprès du grand public que de la communauté scientifique. Une part de mon travail est aussi administrative : chercher du financement et rédiger des rapports.

À quoi ressemble une journée de travail?

Mes journées varient beaucoup. Mes préférées sont celles qui se passent sur le terrain : je me lève tôt, j’arrive tôt sur le site. Je fais une courte réunion pendant laquelle je donne les instructions du jour, partage le travail entre les membres de l’équipe. Le reste de la journée, je cours d’une aire de fouille à l’autre, d’un·e étudiant·e à l’autre pour les guider et les encadrer. Cela me permet aussi d’avoir une vue d’ensemble du site, de constater l’intégration des apprentissages et de l’assurance que développent progressivement les étudiant·e·s. On pique-nique ensemble dehors. On accueille des visiteurs à tour de rôle. En fin de journée, on sécurise le site et on emballe nos outils et les artefacts récoltés pendant la journée.

Parlez-nous d’un projet ou d’une recherche à laquelle vous avez particulièrement aimé participer.

J’ai eu la chance de travailler dans des endroits magnifiques. J’ai particulièrement aimé travailler sur l’île Saint-Barnabé, face à Rimouski. Le site où aurait vécu l’ermite de l’île Saint-Barnabé de 1728 à 1767 est multi-périodes et très riche en artefacts, de la préhistoire à la première moitié du XXe siècle. L’environnement est aussi magnifique : le site offre une très belle vue sur la ville de Rimouski. Pour l’atteindre, il faut faire l’aller-retour quotidien en zodiac, puis marcher une vingtaine de minutes en forêt ou sur la plage. On a l’impression d’être ailleurs même si ce n’est qu’à quelques minutes de la ville. Notre équipe a l’intention d’y retourner!

 

©Dominique Lalande

Quelles sont les grandes méthodes et techniques en archéologie?

La démarche archéologique consiste en:

  • une étude du potentiel archéologique ;
  • la validation de ce potentiel, par des méthodes non-intrusives, comme la prospection visuelle ou le géoradar, ou par des sondages de petits carrés de fouilles à intervalles réguliers, parfois réalisés à la pelle ;
  • la fouille, si des questions de recherche le justifient ou si le site est menacé ;
  • les analyses en laboratoire des données de terrain, dont les artefacts récoltés ; et
  • la diffusion des résultats. Le plus important est de bien documenter tout ce qu’on fait, par des photos, des notes et des dessins, en plan et en coupe.

Avez-vous des aspirations professionnelles, des rêves de recherches archéologiques?

J’ai un projet financé par le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada sur l’archéologie de la contrebande d’alcool dans l’Est du Québec; la COVID-19 a perturbé nos travaux d’été et j’ai hâte de retourner sur le terrain. J’ai aussi l’ambition d’élargir ce projet vers d’autres activités secrètes ou illégales. Par exemple je rêve de travailler sur des sites où se seraient cachés ceux qui fuyaient la conscription, ou les établissements de ceux qui fuyaient les Anglais durant la Conquête. Des vigies surveillaient l’approche de bateaux anglais et les gens de plusieurs communautés côtières se sauvaient vers l’intérieur des terres. Une approche archéologique serait pertinente pour de tels sites qui sont peu documentés par les sources historiques.

 

©Nicolas Beaudry

Une anecdote amusante liée à votre pratique ou au métier que vous souhaiteriez nous raconter?

La première fois que j’ai intégré des étudiant·e·s à mes travaux, nous devions valider le potentiel archéologique d’un site sur l’île Saint-Barnabé. Il s’agissait de faire une prospection visuelle et quelques sondages pour déterminer s’il y avait bel et bien un site archéologique à l’emplacement où, selon la tradition orale, aurait vécu l’ermite de l’île Saint-Barnabé. J’ai avisé les étudiant·e·s qu’il était possible que nous passions plusieurs jours, voire des semaines, sans rien trouver, comme c’est souvent le cas dans ce genre de travaux de prospection. Or, après quelques minutes, on a détecté une dépression accompagnée de trois pierres alignées, qui marquaient l’emplacement d’un ancien bâtiment. Le lendemain, dans l’un des sondages, on a trouvé un tesson de céramique en terre cuite commune à glaçure verte, contemporaine de l’occupation présumée. Nous avons finalement passé sept saisons sur l’île Saint-Barnabé et nous avons bien l’intention d’ y retourner!


Nous espérons que cette entrevue vous a donné envie d’en savoir plus sur les métiers d’archéologue. Un grand merci à Manon Savard d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.