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[PORTRAIT] Entrevue avec Julien Lebargy – Sculpteur

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©Julien Lebargy

Entretien avec Julien Lebargy – Sculpteur et enseignant à la Maison des métiers d’art de Québec 

Pourriez-vous vous présenter, en quelques mots?

Je suis sorti de la Maison des métiers d’art de Québec en 2012 avec un diplôme en sculpture. Je partage un atelier avec le sculpteur Ludovic Boney. Je travaille également très souvent de chez moi, avec un cahier à feuilles quadrillées et mon ordinateur.

Comment et pourquoi êtes-vous devenu sculpteur?

En 2005, j’étais étudiant à l’Université Paris XIII pour y faire ma maîtrise en Sciences du Langage, des Textes et de la Littérature. Le jour, je suivais mes cours, la nuit, je faisais de la musique. Au cours d’un échange, un ami m’a dit : « Julien, arrête de me parler des guitares de tel ou tel musicien, fabrique-la, ta guitare ». Moi qui étais incapable d’installer une étagère, je me suis dit qu’apprendre à fabriquer un instrument de musique pour me familiariser avec le travail manuel constituerait un nouveau défi stimulant. J’ai alors immigré au Québec et me suis inscrit au Cégep Limoilou pour étudier la lutherie. Après un début extrêmement laborieux, je suis parvenu à acquérir assez de compétences pour fabriquer des violons. Au-delà de ça, il m’était désormais possible de réaliser des objets, voire des sculptures, et de réintégrer des concepts à toute cette démarche de création. Autrement dit, m’est apparue la possibilité de reconnecter le monde des idées et le monde matériel. Après trois années en lutherie, j’ai entrepris un autre DEC en sculpture à la Maison des métiers d’art de Québec. Un monde de possibilités s’est ouvert à moi.

Quelle partie de votre travail préférez-vous?

Aujourd’hui, je ne conçois pas la sculpture comme une pratique en soi, mais comme un des aspects de ma pratique. Mon passage en sculpture et en métiers d’art m’a permis de développer une certaine sensibilité à la matière, à l’objet et à l’espace qui existe entre les objets et le spectateur, à la manière de fabriquer et de concevoir des projets, à la méthode et aux processus. Mais la lecture, la réflexion et l’analyse théorique font également partie de mon travail. Et, sans en être absolument certain, c’est probablement la partie que j’apprécie le plus dans l’ensemble du processus créatif, parce que faire de l’art, pour moi, est essentiellement un prétexte pour m’intéresser à une multitude de sujets comme l’histoire, l’exploration spatiale, l’anthropologie, le sport, la psychologie, la politique, l’autorité ou la quatrième dimension. Je crois que l’impulsion de créer ne vient pas nécessairement d’inspirations, mais plutôt d’une attitude, comme une envie quasiment incontrôlable de découvrir et d’explorer.

Comment définiriez-vous votre pratique? Avez-vous un champ de spécialisation?

Depuis quelques années, ma pratique s’est orientée vers des installations multidisciplinaires où se mêlent peintures, photographies, vidéos, sons, sculptures et performances. Il reste néanmoins toujours un objet qui s’immisce, comme une sorte d’obsession à laisser une trace physique, comme la marque d’un travail effectué, d’un projet réalisé, d’un moi qui avance et qui peut, par l’existence de ces objets-témoins, retracer ma matérialité dans ce monde.

Quelles sont vos sources d’inspiration?

Je réfléchis beaucoup à l’exploration spatiale et aux analogies que l’on peut tracer en restant sur terre. Les objets de découverte, le confinement, la solitude, les doutes, les procédures, l’autorité, les grands espaces et les habitacles restreints, la posture du colonisateur, mais aussi les peurs et les craintes reliées aux voyages spatiaux constituent mes principales pistes de réflexions et de recherche. Je suis également sensible à la mélancolie et à ses symboles, à ses représentations et à ma cohabitation forcée avec elle. Elle teinte souvent mes projets lorsqu’elle n’est pas le moteur même de la création.

À quoi ressemble une journée de travail?

Je me souviens avoir écrit dans un travail, lors de mes études en lutherie, que je souhaitais fortement éviter de me retrouver seul dans un atelier à ma sortie de l’école. Finalement, je travaille seul la plupart du temps. Je ne pensais jamais trouver la discipline de me lever pour travailler. Mais l’envie de faire, de créer, de lire et d’avancer mes projets est souvent l’élément motivateur pour me sortir du lit. Le matin, je suis actif. En fonction du projet sur lequel je planche (écriture, lecture, sculpture, peinture, préparation de cours, etc.), je me mets à la tâche après un café, jusqu’à 14h. Après le repas, je tombe dans une phase peu productive ; j’en profite alors pour faire une courte sieste, sortir courir, lire ou faire de la gestion. Puis, vers 16h30, l’activité reprend jusqu’au souper, vers 20h. Le soir, je privilégie le social, et la nuit, la fiction. Et à l’occasion, je dors.

Comment procède-t-on pour réaliser une sculpture? Quelles sont les grandes étapes?

Je ne connais pas deux sculpteurs qui procèdent de la même manière. Si nous devions faire une analyse de toutes les méthodologies, certaines tendances en ressortiraient sûrement, comme la recherche par le dessin, puis à travers la confection de maquettes, bien que certains préfèreront le travail par modélisation 3D assistée par ordinateur. Viennent ensuite le travail préparatoire (débitage et collage de bois, par exemple, pour préparer une taille directe ou découpe des morceaux de métal pour une sculpture assemblée par soudage), la mise en forme (par addition ou soustraction) et la finition. Le modus operandi appartient à chacun. Pour ma part, et pour des questions pratiques, lorsque j’entame la réalisation d’une sculpture par assemblage, j’effectue un travail en amont assez scrupuleux et méthodique, de sorte que la fabrication devient une phase d’exécution, stricte et machinale. C’est donc lors de la phase de conception que je vais jouer avec les formes, les dimensions, les proportions, les composantes, etc. En revanche, dans une taille directe, je vais privilégier la recherche dans la matière pendant l’acte de sculpter pour éviter de tomber dans la « reproduction » de la maquette. D’ailleurs, je ne passe que rarement par l’échelle réduite.

Parlez-nous d’un projet que vous avez particulièrement aimé réaliser.

J’ai proposé à la joaillère Cynthia Girard de concevoir une sculpture collaborative qui mettrait en forme nos manières et nos visions de la création. Ce projet est donc une rencontre : celle de la joaillerie et de la sculpture, celle d’imaginaires et de démarches distinctes qui œuvrent dans une direction commune sur le thème du territoire, de la mémoire et du temps.

Le projet s’intitule C’est arrivé à un moment précis, exactement à cet endroit, dans la constance des variations. La sculpture est une suspension s’apparentant à un pendule qui pointe le lieu du présent, ici et maintenant. La forme du pendule est un octaèdre non régulier. Entièrement réalisé en aluminium, il est orné par un jeu de formes géométriques brossées sur fond noir donnant un effet tridimensionnel.

La sculpture miniature, souvent associée à la joaillerie, est littéralement intégrée au cœur de ce projet sculptural. Ce travail en miniaturisation est directement lié à la question de la représentation et de la déformation de la réalité. L’œuvre représente, de manière schématique et conceptuelle, l’ensemble des trajets effectués entre Deschambault (Cynthia) et Québec (moi) comme une sorte d’exploration du territoire portneuvois. Il s’agissait donc de réaliser une cartographie narrative et temporelle des lieux et des trajectoires en les déployant graphiquement sur le polyèdre comme une seule et longue trame qui figure une synthèse spatiale du projet.

Nous y avons intégré une dimension électronique avec des projecteurs de photos, un moteur, des lumières entièrement gérées par un microcontrôleur Arduino et une programmation développée pour ce projet.

Parlez-nous de votre espace/environnement de travail.

La réflexion fait partie du travail, et il n’y a ni moment, ni endroit précis pour réfléchir : dans ma cuisine, dans un bar, au café, entre deux lignes d’un livre, en plein milieu d’une course sous la pluie… Mon premier environnement de travail est donc, au sens large, « tout le temps et partout ».

Il y a ensuite « le bureau ». Fixe ou mobile, installé à mon bureau ou dans un café, je rédige des idées, des concepts, je dessine, je modélise, je passe des appels pour obtenir des soumissions, je fais des demandes de bourses.

L’environnement numéro 3 est « l’atelier ». Pantalon de travail, bottes, masque anti-poussière, visière, soudeuse, banc de scie, sableuse, avec de la funk, du disco, du classique, du rock psychédélique.

Pourquoi avoir choisi l’enseignement?

La plupart du temps, je travaille seul. Or, j’aime discuter, parler d’art, échanger et apprendre. L’enseignement est pour moi le prétexte idoine pour continuer à m’instruire et à partager. Enseigner, c’est chercher, comprendre, accompagner pour trouver des solutions, soulever des problèmes, développer, synthétiser, rencontrer des gens et continuer à m’informer sur les préoccupations actuelles et les enjeux de mes étudiants. C’est un moyen de rester éveillé.

Que souhaitez-vous transmettre à vos élèves?

Je souhaite transmettre à mes étudiants des « outils » réflexifs, techniques et méthodologiques afin de les rendre autonomes dans leur pratique… Mais surtout, je désire leur transmettre la curiosité et l’envie d’apprendre. L’apprentissage se poursuit longtemps après l’école et je dois leur donner envie de continuer cette longue formation. Encore une fois, il n’y a pas un modèle, ni une voie à suivre. Je suis là pour leur présenter les sphères d’activité dans lesquelles leur travail pourra s’inscrire afin qu’ils soient en mesure de continuer leur cheminement en art.

Quel est, selon vous, l’avenir du métier de sculpteur? Ses enjeux?

Il y a tellement à penser et à faire que je reste convaincu que la sculpture gardera une place importante dans notre société future : ne serait-ce que parce que l’art est également un champ de recherche et d’innovation, mais aussi parce que nous avons besoin d’expériences esthétiques qui ne proviennent pas uniquement de l’industrie culturelle, parce que nous avons besoin de nous faire surprendre, de nous faire imposer une pause contemplative, de proposer des alternatives à notre relation à l’espace et au temps. Nous avons besoin d’objets anormaux, non fonctionnels, parfois déplaisants, parfois harmonieux. Nous avons besoin d’anomalie, d’innovations et de nous rappeler l’importance de la différence et de l’altérité.

La sculpture et l’art en général continuent à se déployer et les possibilités créatives à se superposer. La photographie n’a finalement jamais remplacé la peinture. Elle l’a poussée à se redéfinir et à gagner en autonomie, c’est-à-dire à définir ses propres règles, ses propres lois et ses propres enjeux. Il est probable que la sculpture contemporaine soit appelée à se poser des questions similaires, et alors une voie s’ouvrira.


Nous espérons que cette entrevue vous a donné envie d’en savoir plus sur le métier de sculpteur·trice. Un grand merci à Julien Lebargy d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.