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[PORTRAIT] Entrevue avec Julie Bégin – Joaillière

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Entretien avec Julie Bégin – Joaillière

Pourriez-vous vous présenter, en quelques mots? 

Je m’appelle Julie Bégin, je suis artiste et mon médium de prédilection est le bijou d’art depuis 2013. Je vis et travaille à Montréal.

Comment êtes-vous devenue joaillière? Avez-vous suivi une quelconque formation, ou êtes-vous plutôt autodidacte?

Artiste autodidacte, j’ai suivi une formation technique à l’École de Joaillerie de Montréal de 2013 à 2016 pour apprivoiser le travail des métaux précieux. En regardant un bijou, on imagine difficilement tout ce qu’il y a de science des matériaux, de métallurgie ou de mathématique derrière! J’ai parfait mes connaissances en participant à des ateliers avec de grands noms du milieu, tant à Montréal qu’en Europe.

Vous avez d’abord fait carrière comme artiste maquilleuse. Pouvez-vous expliquer ce qui a motivé cette bifurcation professionnelle?

Ce que je préfère dans mon travail de conceptrice de maquillage (que je pratique toujours en parallèle), c’est d’élaborer un profil psychologique et social des personnages afin de comprendre qui ils sont pour ensuite exprimer visuellement leur identité au public de manière efficace.

Apprécié à la fois pour ses qualités ornementales et symboliques, le bijou d’art me permet de continuer à explorer ces mêmes thèmes. Chargés de mémoire et de sens, les bijoux peuvent communiquer à la fois l’identité, l’origine, l’appartenance ethnique ou religieuse, les croyances, les convictions politiques, l’état matrimonial ou la richesse de celui qui le porte. Il est tour à tour symbole d’amour, de deuil, de chance ou de protection. Marqueur de statut, il se fait vecteur de notre identité sociale et culturelle.

Que ce soit par le moyen du bijou d’art, de la peinture, de la photographie ou du maquillage, la relation entre l’humain et son environnement demeure au centre de ma création.

 

Quelle partie de votre travail préférez-vous?

La recherche, toujours, et peu importe le médium! Avant d’entamer une nouvelle série d’œuvres je passe des semaines, voire des mois à rechercher tous les aspects de mon sujet et des matériaux que je compte utiliser.

Comment définiriez-vous votre pratique? Avez-vous un champ de spécialisation?

Ma pratique de joaillerie d’art s’articule autour d’une recherche de clarté et de simplicité de la forme. Je vise à éliminer tout détail superflu pour offrir une représentation franche et directe des matériaux. Sobre et épuré, mon travail se compose de pièces uniques et de petites séries combinant métaux précieux et autres matériaux plus inusités, dont le bois calciné.

J’inscris ma pratique dans une tradition de recherche en sculpture de petit format, un terrain qui me permet de pousser mon exploration au-delà des limites imposées par la joaillerie classique, par le biais d’une méthodologie artistique qui implique interrogations et critiques rigoureuses de la tradition.

 

Quelles sont vos sources d’inspiration?

Mon vocabulaire s’inspire de l’architecture et traduit mon intérêt pour le lien entre l’humain et son environnement, ainsi que leurs influences mutuelles. Les concepts d’interdépendance et d’unité indissociables s’illustrent dans mon travail par le recours à l’opposition et à la complémentarité des volumes, des textures, des couleurs, des espaces positifs et négatifs, des matières et du vide.

À quoi ressemble une journée de travail?

Comme artiste et travailleuse indépendante, en plus de la création de mes œuvres, je dois gérer moi-même tous les aspects de mon entreprise. Approvisionnement, marketing, mise en marché, développement de nouvelles clientèles, relations de presse, réseautage, photographie, site web, réseaux sociaux, infolettres, formations et mises à jour sur les nouvelles technologie, liens avec les fournisseurs et spécialistes sous-traitants, démarches auprès des galeries, appels de dossiers, demandes de financement, facturation, suivi clients, comptabilité, expéditions… Les journées et les semaines sont bien remplies!

 

Comment procédez-vous pour réaliser une pièce ? 

Lors de l’élaboration d’une nouvelle série d’œuvres je commence par une phase de questionnement, suivie par une recherche approfondie de mon sujet avant d’élaborer un concept global. Suivent ensuite expérimentation, observation, choix des matériaux, esquisses numériques, modélisation par ordinateur et réalisation de maquettes. C’est seulement après avoir procédé à un tri draconien de mes modèles que je procède à la fabrication des œuvres. Un autre élagage est souvent nécessaire avant d’établir le choix final des pièces qui seront présentées.

Parlez-nous d’un projet ou d’une pièce que vous avez particulièrement aimé réaliser.

Ma plus récente série est toujours ma préférée. En ce moment il s’agit de la série ENVIE, composée de pièces en bois de récupération carbonisées puis sculptées à la main, d’argent sterling recyclé et d’émeraudes, assemblés pour créer des formes et des volumes inspirés de la nature transformée par l’action humaine.

ENVIE est issue de ma méditation sur notre habitude de concevoir la Terre comme un ensemble de « choses » à utiliser et à posséder, ainsi qu’à l’impression que nous avons de fonctionner indépendamment de la nature. Je cherche à illustrer cette illusion de séparation d’avec notre environnement et des autres êtres qui l’habitent. Mais plutôt que de m’attarder à la désolation ou au sentiment de perte, j’explore les notions d’espoir, de renouvellement et de renaissance qui peuvent émerger à la suite d’événements catastrophiques observés dans la nature, comme lorsque des écosystèmes entiers anéantis par les incendies de forêt reviennent lentement à la vie au cours des mois et des années. Telle la nature, je remets les morceaux ensemble après l’oblitération.

 

Parlez-nous de votre espace/environnement de travail.

En plus d’un atelier communautaire où j’effectue les tâches qui nécessitent une machinerie plus importante, j’ai la chance d’avoir un petit espace de travail à la maison, ce qui me permet de continuer à créer durant le confinement. J’entretiens une relation d’amour-haine avec mon atelier à la maison, à la fois pratique mais aussi très envahissant. J’ai des matériaux et des outils jusque dans mes armoires de cuisine! 

Quels sont, selon vous, l’avenir et les enjeux du métier de joaillier·ère?

L’avenir de la joaillerie commerciale est dans la technologie, non dans un effort d’innovation mais en raison de contraintes de fabrication et des nécessités commerciales. Au cours des cinq dernières années, nous avons vu le design numérique et l’impression 3D, jusque-là réservés aux grandes chaînes de production, devenir omniprésents, même chez les petites marques de joaillerie. Ces procédés sont devenus nécessaires pour rester compétitif dans un monde où tout doit se faire plus rapidement, et à moindre coût.

Les technologies portables constituent une autre tendance des bijoux commerciaux. En y intégrant des matériaux intelligents ou des capteurs, de nouvelles fonctions pratiques sont ajoutées. Nous pouvons surveiller notre santé, naviguer, communiquer, faire des opérations bancaires, etc.

Distinct du bijou commercial, le bijou d’art rompt avec le rôle historique des bijoux en tant que signe de statut, de valeur économique ou de richesse portable. Plus que décoratif, il véhicule un message ou traduit des préoccupations sociales. Ces bijoux conceptuels ne sont pas destinés à la masse mais à un public d’initiés qui recherche une pièce d’expression unique.

Là où le bijou d’art doit se développer, c’est en offrant des pièces que les gens veulent réellement acheter, porter, célébrer, et avec lesquelles ils ont envie de connecter. À la différence de toute autre forme d’art, le bijou est fait pour être porté à même le corps. Le lien étroit qui lie l’œuvre et celui qui la porte est d’ordre personnel, intime, sensuel même ; et pourtant, elle agit aussi comme sculpture miniature offerte à la vue du public. Il est donc essentiel de trouver un équilibre entre le concept artistique et la portabilité. Arrêtons de produire dans le but d’avoir un impact photo sur les réseaux sociaux! Il faut réaffirmer notre engagement envers la qualité. Nos œuvres doivent absolument passer l’épreuve du temps.

Nous devons accepter que nous ne sommes pas en concurrence avec la bijouterie commerciale et développer notre propre marché, en dehors de la bulle qui enferme présentement le milieu du bijou d’art. Produire un travail unique, honnête et durable afin d’interpeller un plus vaste public. Développer des liens avec des galeristes qui partagent notre sensibilité, qui croient en notre œuvre et réussiront à la vendre, et arrêter de courtiser ceux dont le seul intérêt est d’exposer la saveur du moment. Développons un nouveau réseau de collectionneurs, pierre angulaire du marché, en offrant un produit digne d’être collectionné!


Nous espérons que cette entrevue vous a donné envie d’en savoir plus sur le métier de joaillier·ère. Un grand merci à Julie Bégin d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.