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[PORTRAIT] Entrevue avec Anne-Marie St-Jean Aubre – Commissaire et conservatrice

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Entretien avec Anne Marie St-Jean Aubre – Commissaire et conservatice

Pourriez-vous vous présenter, en quelques mots? 

Je suis conservatrice de l’art contemporain au Musée d’art de Joliette depuis un peu plus de trois ans. Auparavant, j’ai été commissaire et codirectrice artistique à la Fonderie Darling, commissaire adjointe à la Galerie SBC et assistante à la rédaction et coordonnatrice à la production au magazine Ciel variable. Parallèlement à ce parcours, j’ai toujours maintenu une pratique de commissaire indépendante.

Comment et pourquoi vous en êtes arrivée à ce poste?

Pendant mes études en arts visuels à l’Université d’Ottawa, j’ai suivi un cours en muséologie offert par Marie Fraser, dont le projet final était d’imaginer une exposition sur papier. J’ai particulièrement apprécié cet exercice qui se rapprochait de la démarche qui était la mienne pour réaliser une œuvre : choisir et assembler des matériaux de la manière la plus cohérente pour transmettre un concept, une idée. Transposé à la réalisation d’une exposition, le processus consiste à sélectionner les œuvres et créer un parcours et une mise en espace qui transmet l’esprit du travail de l’artiste ou les thématiques explorées dans une exposition de groupe. J’ai donc choisi de m’orienter dans cette direction, avec l’intention de devenir commissaire d’exposition. J’ai ainsi poursuivi des études de deuxième cycle en histoire de l’art à l’UQAM. Chacune de mes expériences professionnelles visait par la suite à me donner l’occasion d’apprendre différents volets de ce métier : rédaction de textes, coordination de publication, coordination d’expositions, médiation, accompagnement d’artistes et articulation d’une direction artistique guidant la programmation.

Pouvez-vous nous décrire quelles sont les principales tâches et responsabilités liées à votre poste de conservatrice à l’art contemporain?

En tant que conservatrice, je suis responsable de l’idéation et de l’articulation de la programmation artistique temporaire du Musée. En dialogue avec le directeur et conservateur en chef, Jean-François Bélisle, j’établis les grandes orientations de la programmation, suggère des thématiques saisonnières et sélectionne les artistes invités. J’agis comme commissaire de certains projets, développe les circulations d’exposition sur le territoire canadien et international et établis des partenariats avec d’autres organismes pour faciliter la réalisation des expositions et l’emprunt d’œuvres. De plus, je coordonne ou supervise la réalisation de catalogues d’exposition. Je participe également à la recherche de financement en rédigeant des demandes de subvention et je gère les budgets des expositions temporaires. Afin de remplir mes tâches, je peux compter sur la collaboration d’une assistante à la programmation et d’une équipe de techniciens permanents. Finalement, je participe aux discussions entourant l’acquisition d’œuvres pour la collection du Musée.

Comment ces tâches se distinguent-elles de celles liées à votre rôle de commissaire d’exposition?

La grande différence entre un poste de commissaire d’exposition et un poste de conservatrice tient à la gestion de la collection. Au Musée d’art de Joliette, les postes à la conservation ont été définis de manière à ce qu’un poste soit dédié à la gestion et au développement de la collection alors que l’autre poste s’occupe principalement des expositions temporaires et du développement de la programmation. Mon rôle au Musée s’apparente donc davantage à celui d’une commissaire, que j’occupe lorsque je réalise concrètement une exposition, alors que le développement de la programmation relève davantage de mon rôle de conservatrice.

En tant que commissaire d’exposition, je fais de nombreuses visites de studio pour accompagner un ou des artistes dans le développement de leurs œuvres et la réflexion sur la mise en espace des projets dans les salles ; je rédige les textes didactiques qu’on retrouve sur les cartels et au mur à l’entrée des salles ; je transmets à l’équipe du Musée les grandes idées et intentions de la démarche de l’artiste ; je fais de la recherche sur le travail des artistes et les thématiques qu’ils abordent dans l’objectif  de participer à l’avancement des réflexions autour de leurs pratiques artistiques. Dans le cadre de mon travail de commissaire, je participe à des événements publics en lien avec les expositions : conférences, discussions, visites guidées. Je coordonne également une équipe qui m’aide pour tous les volets logistiques liés à la mise en place des projets.

On appelle souvent les commissaires des « auteur·rice·s d’exposition ». Vous considérez-vous artiste au sens d’autrice ?

Je suis définitivement de celles qui considère que réaliser une exposition s’apparente à écrire un texte, où les œuvres sont des arguments, des jalons d’une réflexion qui se déploie dans l’espace. La « lecture » d’une exposition déjoue la linéarité d’un texte puisqu’on peut circuler librement dans une salle. Mais l’exposition se construit en ayant en tête un parcours qui joue le rôle d’un fil conducteur, tout comme dans un texte.

 

©Philippe Allard – Musée d’art de Joliette

Quelles sont les grandes étapes de l’organisation d’une exposition?

Il faut d’abord se familiariser avec la démarche des artistes pour définir un concept qui sera au centre de l’exposition, qu’elle soit individuelle ou de groupe. Dans le premier cas, le travail se fait en étroite collaboration avec l’artiste alors que dans le second, le rôle de la commissaire de tisser des liens cohérents entre des démarches dont les intentions sont singulières. Par la suite, il s’agit de sélectionner des œuvres –étape qui dépend de plusieurs facteurs (budget, disponibilité des œuvres, ressources techniques, espace, etc.) – et définir un parcours en fonction de la salle. Le parcours « idéal » est imaginé afin d’appuyer le concept de l’exposition.

La mise en espace devrait favoriser le développement de « l’argumentaire » du projet, au sens où la succession des œuvres devrait s’organiser sous la forme d’une progression cohérente soutenant le déploiement d’une idée. Cela dit, plusieurs paramètres viennent complexifier cette proposition : les possibilités physiques de la salle, la question des éclairages, la possible contamination des œuvres entre elles (je pense au son ou à la lumière, par exemple). L’utilisation d’un logiciel de simulation du type Sketch up, qui permet d’imaginer les œuvres à l’échelle dans l’espace grâce à une simulation 3D de la salle, facilite grandement cette étape.

Toutes ces étapes s’accompagnent de multiples réunions avec les artistes et les techniciens veillent à la logistique. Une fois la liste d’œuvres idéales confirmée, il faut s’assurer de leur disponibilité et faire des demandes de prêts auprès d’institutions ou de collectionneurs privés, au besoin. La rédaction des textes de salle et de cartels et la collecte des informations permettant d’identifier adéquatement les œuvres se font en parallèle. Lorsque l’exposition comprend des œuvres inédites ou en cours de création, plusieurs discussions ont cours avec les artistes.

Plus près de la période de montage, il faut coordonner le transport et la réception des œuvres,  leur désemballage après une période d’acclimatation et la réalisation de rapports de conditions. La mise en espace est confirmée sur place par la commissaire et les artistes qui, lorsque c’est possible ou nécessaire, sont présents durant le montage pour travailler avec les techniciens qui réalisent l’accrochage. La disposition des cartels et le choix de l’emplacement du texte de salle sont faits par la commissaire. L’éclairage est la dernière étape.

À la fin d’un projet, un nouveau rapport de condition est rédigé pour chacune des œuvres avant qu’elles ne soient remballées et réexpédiées à leurs propriétaires.

Parlez-nous d’une œuvre ou d’une exposition qui vous a particulièrement marquée.

La première exposition que j’ai vue de Kapwani Kiwanga, dans une galerie privée à Marseille, m’a tout de suite donné le goût de travailler avec elle. Elle présentait le projet Flowers for Africa, une série de bouquets de fleurs coupées présentés sur des socles. Au vernissage, les fleurs étaient magnifiques mais en même temps, un côté mortuaire se dégageait de l’installation, puisque les compositions et le dispositif rappelaient aussi les bouquets funéraires. À la fin de l’exposition, les fleurs s’étaient fanées, elles avaient séché, s’étaient étiolées. Le texte de salle nous renseignait sur la source de ces agencements floraux : il s’agit de réinterprétation à partir de photographies d’archive de bouquets ayant figurés dans des manifestations ou événements liés à la décolonisation de plusieurs pays africains. La vitalité première des fleurs, alliée à leur dépérissement, matérialisaient l’idée d’un espoir déchu – plusieurs pays africains ayant été marqués par des crises politiques importantes depuis l’acquisition de leur indépendance. Le geste, très simple, m’a paru très fort. J’apprécie tout particulièrement ces œuvres épurées, minimales, dont la force de frappe conceptuelle est proportionnelle à leur radicale simplicité. Retourner voir l’exposition tout juste avant la fin de sa période de présentation permettait de prendre la pleine mesure de l’expérience que cette œuvre mettait en place.

 

©Steve Montpetit

Que souhaitez-vous transmettre aux visiteurs du musée?

J’aimerais que les visiteurs du Musée ressortent des expositions en ayant le sentiment qu’ils ont appris quelque chose sur l’enjeu central de l’exposition, en ayant été stimulés tant par le côté formel des œuvres que par leur dimension conceptuelle. J’aimerais qu’ils prennent conscience que l’art est un langage, qu’il transmet des idées à ceux et celles qui prennent le temps et font l’effort de s’interroger devant les œuvres. Comme pour n’importe quelle forme d’apprentissage, il faut prendre le temps de bien faire l’expérience de l’exposition. Un film se déploie en plusieurs heures, un livre nécessite un temps de lecture, une exposition exige aussi un certain investissement de temps. Chaque œuvre est porteuse de plusieurs significations, il s’agit simplement de s’arrêter, d’observer et de ne pas avoir peur de faire des liens. Il n’y a pas une seule bonne réponse face à une œuvre. L’art contemporain, dont j’entends souvent qu’il est le plus difficile à comprendre, est pourtant celui qui devrait entrer en résonnance le plus facilement avec nous puisqu’il est en dialogue avec la société dans laquelle on vit.

Y a-t-il une anecdote amusante liée à votre pratique ou au métier que vous souhaiteriez nous raconter?

L’art contemporain se développe à partir de toutes sortes de matériaux. Parfois, ces matériaux causent des défis pour l’équipe de conservation puisqu’on ne peut pas permettre que des matières organiques infiltrent le Musée et mettent en danger la conservation des œuvres de la collection. À l’été 2018, Kapwani Kiwanga a développé un nouveau projet qui impliquait de faire entrer dans la salle d’exposition de la terre provenant du terrain devant le bâtiment. Il fallait trouver un moyen de stériliser cette terre sans pour autant dénaturer le projet. Grâce à l’équipe technique du Musée et au partenariat que nous avons établi avec le cégep, juste en face, nous avons eu accès à des fours nous permettant de cuire la terre. Le volume à traiter a fait en sorte que nous avons tous contribué au projet! On ne sait jamais où les idées des artistes vont nous mener et c’est ce qui rend cet emploi si excitant!

Nous espérons que cette entrevue vous a donné envie d’en savoir plus sur les métiers de commissaire et de conservateur·rice d’art. Un grand merci à Anne-Marie St-Jean Aubre d’avoir pris le temps de répondre à nos questions.